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Chateau-Fer – Gérard Mourgue

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Cet été là, Chateau-Fer parut devenir le royaume de la Belle au Bois Dormant. Tout le monde assumait le plus possible sa vocation de somnolence. Le chef de Groupement Berthon, lui-même, s’était retiré bien à l’abri derrière ses yeux bleus. Parfois, un moderne Prince Charmant abordait le domaine. Sa monture caparaçonnée empestait l’essence et pétaradait dans les échos. Les fantômes ouvraient un œil, l’autre, baillaient, se levaient. Phénomène annexe : les bicyclettes surgissaient. Il était habituellement impossible d’en trouver. Les courses les plus urgentes se faisaient à pied ou en auto-stop. Tout à coup, chacun gonflait allègrement les pneus, ajustait un sac de dépannage, vérifiait l’éclairage. Les uniformes disparaissaient. Etait-il permis de se mettre en civil ? Pour un fantôme, se mettre en civil c’est peut-être revenir habiter dans le corps d’un vivant ? Le diner, vif, s’égayait d’une atmosphère de bal costumé. « le robinet du bidon de pétrole é trouvé la vache bleue ; Vercingétorix joue au poker avec César, signé Cambronne. » Le soir tombait. D’innocents cyclistes, par petits groupes, experts de la roue libre et de la cigarette, sortait du camp. Ils allaient beaucoup plus loin qu’on aurait cru ! Une grange les regroupaient en pleine nuit. Fort civilement assis sur des bottes de paille, ils fumaient avec imprudence. Alors, l’avion arrivait, ronronnant comme un chat familier. Les signaux clignaient leurs yeux jaunes. En l’air, on entendait les claquement des parachutes qui s’ouvraient. Trente gaillards entrainés à courir dans les terres labourées se ruaient sur ces grandes fleurs trop voyantes. Ils effeuillaient à toute vitesse la marguerite, pétrissaient la soie des pétales, en faisant une boule qui disparaissait dans le sac. Restaient les longs tubes réservoirs contenant les armes, les munitions, la pharmacie, le sucre blanc, le tabac anglais – opium de la victoire…

p.177 Peu de jours après, le mot libération fut sur toutes les lèvres. Ils s’aperçurent qu’ils le connaissaient déjà. Il exprimait leur nouvel état d’âme. Ils dirent adieu à la forêt, dans laquelle ils avaient vécu pendant trois années. Muette et vivante, elle les avait nourris de son calme et sa respiration puissante, immuable, semblait un défi à l’essoufflement. Les blessures qu’ils lui avaient faites lui étaient indifférentes, comme à quelqu’un dont les forces sont vives. Elle avait pris la place des maisons, puis de leur maison. Ils avaient habité près d’elle, puis en elle. Certains y étaient morts et les arbres se souviendraient du sang des hommes, qui ne revit pas à chaque printemps.

 

Merci au site http://prisonniers-de-guerre.fr/ pour la photo de couverture